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Un immense succès

Par André Royer

En 1960, Fernando Botero déménage vers le nord et s’installe dans le quartier de Greenwich Village à New York. Il ne parle pas anglais, il ne connaît personne et a seulement quelques dollars en poche. Mais l’énergie de la métropole américaine est contagieuse et Botero reconnaît que c’est à ce moment qu’il commence à travailler de façon sérieuse et avec profondeur. Botero veut non seulement survivre, mais il désire aussi faire son chemin. Ses toiles ne trouvent pas facilement grâce auprès du public et des galeristes, et le peintre ne réussit pas à en vendre. Seul un marchand lui achète des dessins à rabais, ce qui lui permet de tenir le coup financièrement.

On l’a déjà écrit, Botero est un grand admirateur des artistes de la Renaissance. Durant son séjour à Madrid, l’artiste reproduit les toiles des grands maîtres, puis, à son retour, il se met à revisiter ces toiles afin de les présenter sous un autre jour. Plusieurs classiques sont ainsi revisités au fil des ans. Parmi ceux-ci, citons Les époux Arnolfini de van Eyck ; Le duc et la duchesse d’Urbino de Piero della Francesca, et de nombreuses toiles de Vélasquez.

« De tels sujets sont intéressants pour moi dans la mesure où ils sont devenus populaires et pour ainsi dire un patrimoine commun. Ce n’est qu’à ce titre que je peux faire d’eux quelque chose d’autre. Il m’arrive de vouloir tout simplement mieux connaître et comprendre plus profondément un tableau ainsi que sa technique et l’esprit qui l’anime. » [1]

C’est d’ailleurs le plus grand esprit de la Renaissance qui lui trace la voie vers le succès. Au début de la décennie 1960, Botero se mesure à la célèbre Mona Lisa et réalise une série de variations sur ce thème. Finalement, Botero peint un étrange tableau, intitulé Mona Lisa à l’âge de 12 ans, d’après le chef-d’œuvre de Léonard de Vinci. C’est à cette époque que Dorothy Miller, l’influente conservatrice du Museum of Modern Art de New York, vient rendre visite à une artiste dont le studio avoisine de celui de Botero. Cette artiste incite la conservatrice à examiner le travail de son talentueux voisin. Aussitôt qu’elle aperçoit Mona Lisa à l’âge de 12 ans, Miller décide d’en faire l’acquisition pour son musée, et ce tableau est alors exposé dans le hall d’entrée du musée new-yorkais, un peu en réponse à une exposition du Metropolitan Museum dédiée à Léonard de Vinci. Cela crée une véritable onde de choc et une controverse dans les milieux artistiques. Car l’œuvre figurative de Botero allait à l’encontre de la tendance lourde de l’époque, à savoir l’expressionnisme abstrait. Dans le documentaire Botero ou le paradis perdu (France 2, 7 octobre 1975), le peintre colombien qualifie l’expressionnisme abstrait de courant sectaire qui rendait la vie très difficile aux artistes qui n’en faisaient pas partie. Botero reconnaît qu’il eut du mal à défendre ses convictions, car les peintres de l’époque devaient suivre ce courant ou ne pas être peintre !

Voici comment l’expert Edward J. Sullivan présente cette fameuse toile :

« Incidemment, cette toile illustre bien l’appropriation, par Botero, de la gestuelle abstraite qu’il a observée chez des artistes américains qu’il a admirés, dont Willem De Kooning. Elle inaugure en outre une longue série de citations de vieux maîtres. Botero refusait en effet de se modeler au goût contemporain pour l’art expressionniste abstrait même si, vivant à New York, il était en contact direct avec des membres de cette école. L’importance tenace qu’il attache à la silhouette le tient à l’écart d’une des tendances artistiques les plus marquantes de l’époque, tout en lui servant de porte d’entrée dans le pop art, un autre mouvement auquel les critiques l’associent. » [2]

L’artiste a dû trouver en lui-même la force de continuer à créer, car l’environnement lui était véritablement hostile. Botero s’en rappelle :

« For years I believe in myself and in what I was doing, despite the most horrible criticism. In Art News magazine they said, for example, that my figures were “ foetuses of the union between Mussolini and an idiot peasant woman”. Art magazine treated me better : it said that my painting was a “monument to stupidity”. And these were the critics who spoke of my painting in terms of my work, because the rest spoke of Botero’s “cartoons”. In the midst of the whole tempest, I kept my faith in myself, in my work. » [3]

Le tableau Mona Lisa à l’âge de 12 ans a été un véritable déclencheur pour Botero. Il avoue d’ailleurs que la Mona Lisa est son porte-bonheur. Au cours des années suivantes, il expose régulièrement aux États-Unis et surtout en Europe. Sa renommée est désormais établie.

Botero habitera treize ans à New York, soit de 1960 à 1973. Il produit un très grand nombre de toiles durant ces années new-yorkaises, car Botero est un bourreau de travail, qui crée dans le plaisir. Dans les documentaires Botero ou le plaisir perdu, ainsi que Botero quatre saisons, l’artiste raconte sa passion du travail de peintre. À l’origine de ses tableaux, il y a des idées qui lui passent par la tête et qu’il relève rapidement : il appelle cela de l’inspiration. Puis, il y a une relation entre cette inspiration et sa main qui trace rapidement des croquis et des esquisses. Le peintre colombien peut faire des centaines de croquis chaque mois. Pour lui, c’est la base de tout, parce que tous les éléments d’une toile sont présents dans un croquis, et plus particulièrement la force initiale de l’inspiration. Il est toujours temps de revenir au croquis si des difficultés techniques surviennent lors du travail.

Botero travaille de sept à huit heures par jour. Il avoue bien candidement qu’il s’ennuie lorsqu’il ne peint pas. C’est au travail qu’il se sent véritablement heureux. Pour Botero, la peinture crée le plaisir. Il confie qu’il est primordial que la peinture ressemble à la vie.

Botero a donc connu une période de création intense à New York, un des plus importants centres de l’art moderne, et pourtant, il ne sera pas inspiré par cette réalité urbaine et nerveuse de la métropole américaine. Il demeure fidèle à ses origines et à ses influences latines, et il trouve son style définitif.

« Je constatais avec satisfaction qu’en restant fidèle à moi-même, je me comportais aussi loyalement envers mon pays. Avec ma capacité à peindre, c’est à moi à dire les choses, pas de copier les Américains ou les Français pour peindre des toiles pseudo-américaines ou pseudo-françaises. Je dois faire des tableaux colombiens. Et ce qui est surprenant, c’est que je touche les Allemands, les Français et les Japonais avec des tableaux tout à fait colombiens. » [4]

C’est l’art populaire sud-américain et l’art précolombien qui lui inspirent les formes rebondies de ses personnages.

Notes:

[1] Fernando Botero, 2003, p. 26

[2] L’univers baroque de Fernando Botero, p. 26

[3] Botero in the Museo Nacional de Colombia, p. 110

[4] Fernando Botero, 2003, p. 69



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